Rencontrer l’étranger, rencontrer Dieu ?

Les 28 et 29 novembre 2014 s’est tenu au séminaire des Missions à Chevilly-Larue un colloque sur le thème « Rencontrer l’étranger, rencontrer Dieu ? ». Il était co-organisé par la revue d’expériences et recherches missionnaires Spiritus et le Réseau philosophique de l’Interculturel de l’Institut Catholique de Paris (REPHI). Eric Manaeghe, cicm, ancien directeur de Spiritus, en a dressé les conclusions. D’autres textes suivront sur le site du REPHI et dans le numéro de juin 2015 de la revue Spiritus.


Conclusions du colloque

Quelles sont les paroles qui m’aident à répondre à la question : « rencontrer l’étranger, est-ce aussi rencontrer Dieu ? » Je voudrais souligner quelques idées forces, ou plutôt ce qui donne à réfléchir dans ce que nous avons entendu, et j’aimerais aussi rappeler les questions à approfondir qui ont surgi au cours des échanges.

Dimension interreligieuse de la rencontre interculturelle

Originaire d’un immense pays où cultures et religions se côtoient depuis des millénaires, le Père Michael Amaladoss, sj,  a souligné hier la complexité de toute rencontre entre personnes et groupes appartenant à des cultures différentes. L’observation peut paraître banale à première vue. « Nous nous en rendions déjà compte, c’était d’ailleurs une bonne raison de participer à ce colloque ! » Cependant, venant d’un promoteur chevronné du dialogue à plusieurs plans, elle doit être considérée comme un avertissement qui nous interpelle en permanence. Le discours sur l’interculturalité se perd facilement dans des discussions théoriques stériles quand il ne tient pas continuellement compte de cette complexité. Nous parlons ici de rencontres entre êtres humains conscients de prendre des risques affectant leurs convictions les plus intimes. Ils savent qu’une démarche trop enthousiaste peut les aliéner du groupe auquel ils appartiennent et, en même temps, qu’une prudence trop affichée peut provoquer le rejet des communautés qu’ils s’efforcent de rencontrer. La sentinelle et l’éveilleur ne connaissent pas le luxe de la sécurité…

De nos jours, les sociétés multiculturelles et multireligieuses sont devenues la règle ; nous n’échappons plus à cette complexité ni au sentiment d’insécurité qui en découle. D’où la nécessité d’être attentifs à l’ensemble des différents contextes et surtout aux mécanismes de pouvoir (surtout social et culturel) que nous pouvons y discerner. À juste titre, M. Amaladoss fait remarquer que toute rencontre en profondeur a une dimension interreligieuse. La plupart des êtres humains ont découvert le sens ultime de leur existence grâce à une religion imprégnant la vie de tous les jours et la pensée de leur société. Il convient donc de distinguer entre les deux plans : cosmique et métacosmique. Les exemples de rencontres au plan métacosmique le montrent clairement : chaque démarche particulière est façonnée par un courant de pensée concret, même si tous proposent Jésus-Christ comme modèle. En définitive, tous participent au dialogue et personne n’a le droit de s’ériger en arbitre habilité à faire respecter des normes objectives. L’écoute attentive de l’autre est de rigueur, ainsi que l’obligation d’apporter quelque chose qui reflète les convictions intimes et les valeurs fondamentales de l’interlocuteur et du groupe auquel il appartient. L’échange ne réduit pas la complexité, mais l’augmente encore tout en indiquant des pistes qui peuvent conduire à l’harmonie.

Dans sa réponse à M. Amaladoss, Kurian Mukkamkuzhiyil, notre doctorant de la faculté de philosophie de l’Institut Catholique de Paris, reconnaît volontiers la complexité susmentionnée. Étant plus jeune, il se rend compte des limites de sa propre expérience et se situe surtout à ce que Michael a appelé le plan cosmique. Il nous a fait sentir comment son peuple a fait des efforts considérables pour honorer Dieu dans l’étranger, mais aussi comment l’étranger, s’imposant comme maître de la maison, a fortement perturbé ce processus, au point de conduire à des expériences malheureuses, considérées à tort comme des formes d’inculturation ou de dialogue interreligieux. Il discerne quelques interpellations émanant du Christ, un Christ accueilli comme guide spirituel par plusieurs personnalités influentes, mais dont le message a été obscurci par des disciples de l’Occident qui prétendent y être fidèles tout en mettant leurs propres intérêts au premier plan.

Du débat qui a suivi, je retiens trois questions qui méritent d’être approfondies :

  • Revisiter le mystère de l’incarnation et celui de l’inculturation (qui se situe dans son prolongement) à la fois dans le contexte concret de chaque groupe social et dans la perspective de la transcendance.
  • S’efforcer de mieux saisir comment et à quelles conditions l’étranger, faisant preuve de respect et d’ouverture d’esprit, peut être admis comme participant à la conversation de la société, ce qui lui permettra de poser des questions, d’ouvrir des horizons et d’apporter des idées nouvelles.
  • L’Asie fait depuis des millénaires l’expérience de la manifestation multiple de Dieu et des réponses multiples de l’homme. Cette expérience devrait nous accompagner dans toute notre réflexion…

Conversation entre fils et filles de Dieu

Le Père Bede Ukwuije, cssp, a abordé de son côté le sujet du colloque du point de vue de la théologie systématique. Après avoir dressé un bilan positif des efforts entrepris par les Africains pour exprimer la foi chrétienne dans leurs propres catégories de pensée et organiser eux-mêmes la vie ecclésiale, il a mentionné quelques aspects de la crise anthropologique et culturelle que subit le continent. Il s’agit en réalité d’anciens maux, caractérisés par l’intervenant comme des dérives de la culture, qui ont revêtu de nouvelles formes dans l’Afrique modernisée. Les sens africain de la communauté ne l’emporte pas toujours dans le combat contre l’égoïsme de l’individu. Hier, comme de nos jours, on trouve des gens qui ne vivent que pour eux-mêmes : moi, je viens en premier ; ensuite mon groupe ethnique dans la mesure où il peut m’être utile ; en tout dernier lieu, je prends en compte la société que je m’efforce de manipuler. La magie, comme tout ce qui relève de l’occulte, est un atout important en vue de réaliser ce projet. Même Dieu et tout ce qui renvoie à lui peut m’être utile pour réussir dans la vie et m’enrichir. De toute évidence, la personne qui nourrit un tel projet, ne s’intéresse pas à la dimension de la croix de la foi chrétienne. Celle-ci est, souvent de façon subtile, utilisée aux fins propres de l’individu et de ceux qui l’entourent. Le tout est présenté comme une émanation de la culture africaine (c’est ainsi que nos ancêtres ont toujours vécu !) et les éléments de la foi qui n’entrent pas dans ce projet sont taxés d’inventions des Blancs.

Bede admet que le discours parfois quelque peu naïf de l’inculturation est mal équipé pour faire face à ces dérives. D’où sa proposition d’insister davantage sur la dimension critique de l’inculturation, considérée comme un processus de rencontre entre l’Évangile et les cultures africaines, conduisant à la transformation de celles-ci. Il souligne que l’Africain a toujours regardé la culture comme une force au service de la vie de la communauté et opposée à toute pratique déshumanisante (privant l’autre de son statut humain). Quand cette culture rencontre d’autres cultures ou, dans ce cas précis l’Évangile revêtu d’une autre culture, l’échange comporte toujours des éléments de continuité et de discontinuité. On se sent à la fois confirmé et interpellé. La dimension de la croix, par exemple, interpelle toute culture et doit être davantage valorisée. Cela suppose une ouverture d’esprit de la part de tous les interlocuteurs. La culture africaine a déjà fait preuve d’une telle ouverture à la modernité et aux religions venues de l’étranger ; et l’Évangile préfère écouter avant de parler… Dans ce climat d’ouverture réciproque, l’inculturation contribue à la transformation de l’homme et de la société. L’intervenant est d’avis que la plupart des Africains préfèrent caractériser ce processus comme une rencontre directe entre leur culture et l’Évangile au lieu d’y voir un échange entre plusieurs cultures au cours duquel transparaît l’Évangile. Pour Bede, il s’agit de convertir le christianisme africain, ce qui conduit à la mise en œuvre d’une Église Famille de Dieu. L’autre, celui qui appartient à un autre groupe ethnique africain ou qui vient d’un continent lointain, est alors vu en premier lieu comme fils ou fille de Dieu, ce qui donne toutes les chances à une conversation entre fils et filles de Dieu.

Dans sa réponse, le Père Marcel Anganga a fortement insisté sur la nature critique de l’inculturation. L’engagement de la communauté ecclésiale, confirmé par l’autorité légitime, est fondamental. S’agissant d’une rencontre entre personnes, l’inculturation sera colorée par des différences d’approche régionales et les sensibilités personnelles diverses.

Du débat qui a suivi, je retiens les interrogations que voici :

  • Il faudra approfondir la question de l’inculturation en Afrique en tant que rencontre du Christ avec les personnes et les communautés. Ne jamais oublier qu’il ne s’agit pas en premier lieu d’une confrontation d’idées !
  • Dans le domaine familial, il est impératif d’inclure la polygynie dans le discernement visant à clarifier la manière dont l’Évangile invite un groupe social particulier à vivre sa mission d’humanisation.

La refonte de la société est l’œuvre de tous les participants

Chez Egle Bonan, de l’Agence de développement des relations interculturelles, je me suis réjoui d’entendre affirmer que l’immigration engage tout autant les primo-arrivants et la société qui les accueille. Il faut, en effet, admettre que les idées d’assimilation (le nouveau venu doit s’efforcer de nous ressembler, voire devenir comme nous) et d’insertion (accordons une petite place à cette pièce étrange et superflue qui vient de s’ajouter à notre machine sociale) dominent la pensée de la plupart des Européens confrontés au phénomène de l’immigration. L’idée d’intégration a le mérite d’exister, même si sa mise en œuvre est le plus souvent défectueuse. Pour l’Européen d’aujourd’hui, il n’est pas du tout évident que l’accueil de l’autre exige une transformation de la société dans son ensemble. Les idées clés de synergie et de réciprocité sont faciles à articuler mais, dans leur mise en œuvre, les préoccupations liées aux anciennes notions d’assimilation et d’insertion ressurgissent sous couvert de la loi que tous sont supposés respecter.

Toute initiative cherchant à remédier à cette situation de fait est la bienvenue. L’intervenant a montré comment un processus à double sens, privilégiant la dimension de l’interculturalité, non seulement est possible, mais qu’il a été réalisé ici et là et qu’il porte des fruits. Il s’agit de faciliter pour tous les acteurs (aussi bien ceux qui assurent l’accueil que ceux qui sont accueillis) l’intériorisation des valeurs de réciprocité grâce à une approche interactive et participative sur le terrain. C’est une façon de vivre concrètement la « reconnaissance mutuelle », située au cœur de toute interaction humaine par Paul Ricœur. Les interlocuteurs qui se considèrent comme des partenaires, se constituent laborieusement une nouvelle identité, ce qui conduit à une refonte de la société. Ils ne ressentent plus les valeurs universelles comme une contrainte imposée d’en haut, mais comme des principes du vivre ensemble résultant de l’échange entre tous les acteurs de la société. Du coup, il est possible de discerner le désir de respecter les droits humains fondamentaux et universels chez l’autre. Le regard que l’on porte sur l’autre détermine le déroulement du processus d’accueil. Si on se polarise sur les différences apparentes et les difficultés qui en découlent, toute immigration devient problématique. Si, au contraire, on se concentre sur les ressources apportées par l’autre, l’immigration peut devenir une bénédiction.

Dans sa réponse, Hubert Faës, ancien doyen de la faculté de philosophie de l’Institut Catholique de Paris, a rappelé les conditions politiques de la rencontre entre personnes appartenant à plusieurs cultures. Les institutions publiques (politiques, juridiques, médiatiques, etc.) jouent un rôle important. N’oublions pas non plus que le culturellement différent ne se trouve plus au loin, mais qu’il est tout proche. Même s’il n’est pas physiquement présent, les communications instantanées le rendent toujours présent. D’où la question : quelle place voulons-nous accorder à l’étranger ? De son côté, l’étranger sent le besoin de trouver une place comme individu (espace politique) et comme être social (identité reconnue, talents et compétences mis à contribution) dans la société qui l’accueille.

Lors des échanges, deux pistes de recherche ont émergé :

  • Approfondir la question de la place que l’on veut accorder à ceux qui sont différents pour qu’ils participent à leur manière au façonnement continu de la société.
  • Analyser les motivations des jeunes qui tournent le dos à la société pour rejoindre des groupes qui s’identifient à tout ce qui lui est contraire.

Entre idéologie et utopie

Partant de la controverse entre Las Casas et Sepulveda, Alfredo Gomez-Muller, de l’université de Tours, a montré que l’Amérique latine reste fortement marquée par la tension entre le pôle idéologique et le pôle utopique. Sepulveda incarne la pensée idéologique. Sûr de posséder la vérité, il déduit de principes « universellement applicables » que les Amérindiens, qu’il n’a d’ailleurs jamais rencontrés, sont des imposteurs qui veulent faire croire qu’ils sont humains… Ceux-ci n’étant pas vraiment des hommes, le chrétien peut en disposer à sa guise et ne doit en aucun cas hésiter de faire usage de la violence s’il s’agit de défendre la vérité divinement révélée. Las Casas, qui vit avec les Amérindiens, réfléchit à partir de son expérience concrète. Il passe ainsi de la pratique à la praxis, une expérience réfléchie qui devient à son tour source d’inspiration. Cinq siècles plus tard, de forts courants de pensée s’appuient toujours sur l’intuition de Las Casas. Il a en effet réussi à articuler adéquatement foi et culture. Il honore en premier lieu l’altérité humaine. Il reconnaît non seulement l’humanité des Amérindiens, mais aussi qu’elle est authentiquement don de Dieu. En articulant foi et utopie, il découvre une orientation fondamentale de la vie qui rend superflues règles et normes déduites de principes universels ; ce qui met en lumière la dimension libératrice de la foi. D’un point de vue culturel, l’utopie crée des ouvertures, rend possible ce qu’on ne pouvait entrevoir.

De nos jours, en Amérique latine mais aussi sur les autres continents, on observe un déplacement vers le pôle idéologique. Des positions se durcissent, l’écoute devient rare, d’où la crise actuelle de la possibilité de produire du sens. Dans un climat où les revendications idéologiques tendent à prendre le dessus, il est plus que jamais nécessaire de valoriser la mémoire utopique de chaque culture. Elle est la source d’où jaillissent les possibilités et le moteur de la lutte pour la justice culturelle (accorder à chaque peuple ou groupe humain la place à laquelle il a droit). Qui ose prendre l’utopie au sérieux, réussira, à l’instar de Las Casas, à discerner dans la diversité une immense chance pour l’humanité, au lieu d’y voir une menace mortelle.

Dans sa réponse, Luis Martinez a confirmé la poursuite de la confrontation entre idéologie et utopie. Il a fait remarquer le rôle important joué, lors du concile Vatican II, par des évêques latino-américains marchant sur les traces de Las Casas. Eux aussi, ils ont osé rêver d’une vie nouvelle pour les pauvres et faire les premiers pas en direction de cette libération. Qu’on pense seulement au « Pacte des catacombes », à l’impact du Celam… Le Pape François qui ne cache pas ses racines latino-américaines, veut une Église qui soit « Peuple des pauvres de Dieu ». Les pauvres sont en réalité les culturellement différents dans cette partie du monde. Quand il invite à penser à partir de la périphérie, il demande de considérer les pauvres comme de vrais participants dans la construction d’un monde nouveau. Partir de la périphérie, c’est entrer dans la pensée utopique de Las Casas…

Le temps étant limité, le débat le fut aussi… J’en retiens surtout que, parfois, nous estimons aisément notre réflexion avoisiner le pôle de l’utopie. Il faudra un examen sérieux et régulier de nos positions réelles pour déterminer avec lucidité où nous nous situons exactement sur le curseur entre les deux pôles.

Conclusion

En conclusion, je dirais que la question « Rencontrer l’étranger, est-ce aussi rencontrer Dieu ? » n’a pas encore reçu de réponse satisfaisante. Du moins, nous n’excluons pas la possibilité de rencontrer Dieu dans l’étranger qui vient chez nous sans y être invité. J’ai l’impression que nous avons besoin de temps pour laisser mûrir la question. Les débats ont suggéré quelques pistes intéressantes. À chacun de nous de les explorer davantage.

Eric Manhaeghe
Ancien directeur de Spiritus

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