Recension

REPHI_ActesSuite à la sortie des Actes du colloque de Cotonou Vers une démocratie interculturelle en Afrique ?, Ed. Chronique Sociale, Lyon, 2014, voici une recension publiée dans Informations de l’Assomption (AA n°15, janvier 2015) par un novice assomptionniste.

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Vers une démocratie interculturelle en Afrique ? , sous la direction de Serge Gougbèmon, Ed. Chronique Sociale, Lyon, 2014
Prix : 20 € (sans frais de port)
Pour se procurer l’ouvrage : serge.gougbemon@icp.fr

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Vers une démocratie interculturelle en Afrique ?

L’Afrique est confrontée aux questions fondamentales de réconciliation, de la justice et de paix. Comment fabriquer un monde nouveau dans des pays en crise, désireux ou ayant à effectuer une transition démographique ? L’exhortation Africae Munus de Benoît XVI s’inscrit dans cette dynamique. Pour commémorer le 1er anniversaire d’AM, un colloque « Justice, culture et charité » a été organisé à Cotonou du 21-25 janvier 2013 en République du Bénin. Le dit colloque international de philosophie de Cotonou initié par le Réseau Philosophique de l’Interculrel (REPHI) sous la direction de l’Institut Catholique de Paris, de la Conférence épiscopale du Bénin et du Conseil pontifical de la culture, a connu la participation d’éminentes personnalités et intervenants dont Mgr Adokounou, Mgr Barrigah, Barbara Cassin, Emmanuel Falque, Hubert Faes, Serge Gougbèmon, Egle Bonan, Barthélemy C.D.Zinzindohoue et Jean-François Petit pour ne citer qu’eux. Le présent colloque s’est fixé trois objectifs à savoir : justice et transition démocratique – culture et universalité – justice et charité.

Penser démocratie interculturelle en Afrique pourrait être salutaire. Surtout en ce qui concerne la paix, et son développement. Epiphane Zoro, magistrat ivoirien en exercice, se fait contemporain d’Aristote en parlant de bon nombre « d’injustice qui ne respecte pas l’égalité et que l’injustice se confond avec l’inégalité ». La plupart des sociétés africaines sont marquées par une rupture de principe cardinal de l’égalité et de l’égale dignité de tous, ouvrant ainsi la voie à l’injustice. L’Afrique est en proie à des tragédies de guerres, des résurgences de la xénophobie. L’unité vient de la ‘’différence’’ en cela que « l’amour est différentiation davantage qu’union, voire aussi confusion ». Emmanuel Falque poursuit en disant que le fait d’oublier cet état de chose conduit la mondialisation sur une fausse voie de l’uniformisation. L’ « amour de la différence » nous dit encore Emmanuel Falque, doyen de la faculté de philosophie de l’Institut Catholique de Paris, paradoxalement réunit et identifie, davantage qu’il ne sépare ou pourrait faussement couper d’autrui.

Peut-on aller vers une démocratie de justice et de paix sans véritablement régler les réels problèmes d’injustice, de réparation et de réconciliation ? N’est-ce pas dans le même sillage qu’a écrit Benoit XVI son exhortation post synodale AM, en abordant le terme de la justice, la réconciliation et de paix ? Il y est question des conditions de possibilité de justice, de réconciliation et de la paix. Pour Benoît XVI, « la paix des hommes qui s’obtient sans la justice est illusoire et éphémère. La justice des hommes qui ne prend pas sa source dans la réconciliation par la « la vérité de l’amour» (Ep 4,15) demeure inachevée ; elle n’est pas authentiquement justice. C’est l’amour de la vérité,- « la vérité tout entière » à laquelle l’Esprit peut nous conduire (Jn 16, 13) – qui trace le chemin de toute justice humaine doit emprunter pour aboutir à la restauration des liens de fraternité dans la « famille humaine, communauté de paix », réconciliée avec Dieu par le Christ. La justice humaine n’est pas désincarnée. Une charité qui ne respecte pas la justice et le droit de tous, est erronée » (AM 18).

Pour sa part, le Prof. Serge Gougbèmon, directeur du REPHI, estime qu’une réception philosophique d’AM est d’abord un détour par l’exigence de vérité que présuppose la vertu théologale de charité comme justice de l’amour. En choisissant d’interroger la justice dans son rapport avec les cultures et la charité.

Justice et réparation : condition d’un nouveau recommencement

Deux fonctions de la justice : départager et réparer – Paul Ricoeur s’interroge sur la finalité de l’acte de juger1. Il distingue une finalité courte, « en vertu de laquelle juger signifie trancher en vue de mettre un terme à l’incertitude », à quoi il oppose une finalité longue, « à savoir la contribution du jugement à la paix publique »2. Dans ce sens l’acte de juger est donc l’acte qui sépare, qui départage. Le P. Serge poursuit en ces termes, « le partage judiciaire est tout à la fois l’attribution de part (qui séparent) et ce qui nous fait prendre part à la même société, c’est-à-dire qui nous rapproche.3 De la répétition surgit une propriété émergente, plus importante que la part qui échoit à chacun : la concorde rétablie, la coopération relancée». Toute justice de réparation doit prendre en compte la « reconnaissance » comme le dit Paul Ricœur. Raison pour laquelle l’honneur et la renommée sont plus importants que l’égalité arithmétique dans l’élaboration de certains droits africains traditionnels. Ce qui appelle un nouveau commencement, un nouveau commencement non pas en opérant une rupture idéologique avec le passé douloureux mais en considérant la question de vérité sur le passé douloureux. Les enjeux politique et éthique de la mémoire et sa gestion sont donc décisifs dans ce processus.

Mémoire et politique de l’oubli

  • La 1ère, que l’on pourrait qualifier de politique de l’amnésie ou politique de l’oubli, soit interdit toute référence à ce passé douloureux, soit tente de reconstruire verticalement un récit général dont le but est d’occulter les traces encore subsistances des mémoires atteintes ;

  • La 2nd est la politique de l’anamnèse, selon la terminologie employée par Barbara Cassin, philosophe, pour spécifier l’expression sud-africaine du Full disclosure (pleine et volontaire divulgation du crime).

Toute politique de l’oubli suppose l’existence préalable d’un souvenir et sa prise en compte.

Incidences négatives sur la politique

Quand la politique de l’amnésie prend la forme institutionnelle de l’amnistie des actes d’inhumains, la politique délégitime les institutions publiques et contribue à déresponsabiliser les personnes devant la société.

Au niveau plus pragmatique, l’oublie public de l’inhumanité supprime la signification négativement « exemplaire » de ce qui est arrivé et par là même sa fonction « édifiante4 », en vue de prévenir la réitération des crimes du passé.

Le statut de la vérité dans les pratiques de justice transitionnelle

La justice transitionnelle est une stratégie privilégiée de sortie de crise, dont la finalité ultime est de faire la lumière sur une période passée d’abus et de violations massives dans l’espoir de réconcilier les populations en profondeur. Pour Mgr Nicodème Barrigah-Bénissan, du Togo, les mécanismes de la justice transitionnelle reposent sur quatre piliers, à savoir le droit à la vérité, à la justice, à la réparation et les garanties de non-répétition. A ce titre poursuit Mgr Nicodème continue dans le même d’idée en disant de la justice transitionnelle, que lorsqu’elle est mise en œuvre, représente une fragile avancée vers l’état de droit, une victoire modeste sur le déni total de vérité une fenêtre ouverte sur l’espérance, une étape, imparfaite sans doute mais réelle, dans le redressement de la destinée d’une nation. L’une des grandes audaces, c’est d’avoir basé ce mécanisme sur le pardon et l’aveu.

Culture démocratique, reprise politique de l’interculturalité

Elle est une culture que l’on accueille et qui s’intègre dans les habitus bien définis. Cette culture est appelée à se communiquer. Pour que la démocratie soit une chance l’Afrique d’aujourd’hui et de demain, il convient d’assurer à la génération présente la culture de l’acceptation de l’autre dans la différence et dans sa culture. Faire de l’interculturalité la grammaire de la démocratie, c’est précisément promouvoir une culture du vivre ensemble où l’autre est respecté pour ce qu’il est et non pas forcement pour ce qu’il fait.

Justice et charité : l’apport du christianisme et des autres religions

AM dans « son rôle prophétique, pointe une aube nouvelle d’espérance qui se dessine à l’horizon. Comme le montre si bien Augustin, dans la Cité de Dieu, l’espérance que l’Eglise porte en elle consiste dans l’idée d’une conversion possible de notre amour vers Dieu, source de toute paix. « Pas de paix sans conversion de notre amour vers Dieu ». La mission de l’Eglise dans ce domaine est de rendre le plus intelligible possible une parole dont elle est simplement dépositaire.

Pour un enracinement culturel du sens du droit et du devoir et du sens de la justice dans nos sociétés négro-africaines, le P. Barthélemy C. D. Zinzindohoue, pense, qu’à côté d’autres approches, il nous faut également nous référer aux différents textes traitant du sujet et qui se trouvent dans le patrimoine culturel traditionnel négro-africain.

Pour le P. Jean-François Petit qui boucle la boucle de ce long et riche colloque sur : Vers une démocratie interculturelle en Afrique, lui ai apparu la pertinence, et la cohérence de la vérité de certaines assertions centrales de d’AM : justice et charité sont essentielle à la vie de homme. La juridisation, la politisation et la démocratisation des sociétés africaines s’épuisent dans le processus de purification nécessaire à sa réalisation.

Boris N. (novice assomptionniste)
AA, n°15, janvier 2015, p. 22-23

1 Paul Ricoeur, « L’acte de juger, » in Le juste, Esprit, 1995, p. 185-192.
2. Ibid, p. 185
3 . Ibid., p. 191
4 Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Essais, 2000, p. 588

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