Hommage à Gilles Verbunt

Un combat sans relâche en faveur des immigrés

Cet article voudrait éclairer les fondements des théories de l’interculturel de Gilles Verbunt. En effet, si l’on lui doit l’une des pensées les plus construites sur le sujet, il faut mieux en cerner les origines complexes. L’une d’entre elle vient de sa fréquentation longue des questions et des milieux immigrés, dont ses articles dans des périodiques spécialisés vont régulièrement rendre compte. Ne seront ici étudiés par souci de cohérence et de continuité que ceux issus des revues de la Compagnie de Jésus, à savoir Etudes et Projet. La première jouit encore aujourd’hui, on l’oublie trop souvent d’une grande diffusion, la seconde, liée au Centre de recherche et d’action sociale (CERAS) continue à produire des articles de grand intérêt.

Séance REPHI avec Gilles Verbunt en 2014

Séance REPHI avec Gilles Verbunt en 2014

C’est en effet par la petite porte que Gilles Verbunt fait son entrée dans les revues jésuites à la faveur d’une enquête sur « Le Portugal après Salazar » sous en nom d’emprunt (Jean Nicolas). C’est sans doute déjà au titre de son expertise sur les migrations, ici portugaise, en février 1969 que Gilles Verbunt est sollicité pour Etudes.

L’auteur fait comprendre que c’est moins en raison de la situation politique qu’économique que les Portugais ont émigré en masse. Même réalisme sur les réalités de possibilité d’un changement, le gouvernement Caetano ne faisant que perpétuer l’organisation politique héritée de Salazar. L’Eglise, pour sa part, lui semble compromise avec le régime. L’ignorance de la réalité des problèmes sociaux par les principaux acteurs de la vie portugaise est considérée comme la clé du problème. Gilles Verbunt y fustige la « peur du risque ». A une approche sociale, peu surprenante pour un jésuite épris de justice, se joint donc une dimension plus psychologique. Mais ce tour d’horizon, s’il frappe par sa clarté, est moins annonciateur que l’article de mars 1969 « Esclaves de notre temps, réflexions sur le statut des travailleurs étrangers ». Celui-ci veut faire droit à la dégradation de la situation des trois millions d’étrangers présents à cette époque en France. L’auteur y relaye le début de protestation contre l’afflux croissant des immigrés. L’analyse expose les arguments des opposants aux travailleurs étrangers – ils ne partageraient pas les intérêts de la nation ; leur destinée ne se confondrait pas avec celle des Français. Elle montre surtout le changement d’attitude des autorités publiques en passant en revue le dispositif en question, dans une tonalité « foucaldienne » : restriction, contrôle, expulsion, peur. Gilles Verbunt regrette le ton trop laconique des déclarations de l’épiscopat catholique et la passivité politique, construisant son argumentaire sur la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 pour inviter à une reconsidération du statut politique et juridique des étrangers, d’autant plus nécessaire à ses yeux, qu’elle interfère avec leur statut social. Il s’agit essentiellement de droits sociaux. Gilles Verbunt pronostique que dans l’avenir les immigrés seront toujours aussi nombreux, d’où l’urgence d’une vraie politique d’immigration. En définitive, il plaise pour « une redéfinition du statut des étrangers dans la nation, cohérente, équitable et respectueuse de la personne humaine » dans une tonalité quelque peu personnaliste (p. 343)

C’est en décembre 1972 que nous retrouvons dans un numéro spécial de la revue Projet intitulé « Migrants, des hommes à part » les analyses de Gilles Verbunt. Sans faire partie du comité de rédaction, sa présence comme spécialiste des migrations s’accentue. C’est à propos des grèves de la faim et des occupations qu’il prend la parole en juin 1973. Les conséquences des circulaires Marcellin (ministre de l’intérieur) et Fontanet (ministre du travail, de l’emploi, et de la population) y sont analysées en détail. L’auteur s’élève contre le « pouvoir discrétionnaire des pays riches ». Il dénonce la « fiction de liberté réciproque » avec les pays d’émigration. Les travailleurs immigrés sont jugées constituer « le tiers monde de chez nous » dans une rhétorique assez tiers-mondiste qui s’impose à lui car il lui semble que le lien entre l’immigration et la coopération est « rarement reconnu » (sic, p. 716). On y voit déjà l’ouverture à un travail en réseau avec des associations (FASTI, GISTI, MRAP…) dont l’auteur reconnaît une compétence différente de celle des syndicats et des partis. Il déplore implicitement qu’on ne les prenne pas au sérieux et se prononce pour un dialogue multilatéral entre représentants gouvernementaux, employeurs, syndicats et organisations spécialisées. A cette apologie de la discussion, « préhabermasienne » s’ajoute le plaidoyer pour la reconnaissance (« honnetienne ») d’interlocuteurs véritables au niveau national et international, qu’il faudra au besoin faire émerger. Un espoir est aussi placé dans les institutions européennes, évidemment encore très embryonnaires à l’époque. La question de l’immigration est suivie au sein de la revue, puisqu’en juin 1976, Gilles Verbunt intervient à nouveau, à propos de la grève des travailleurs immigrés dans les foyers SONACOTRA. Cette institution est vertement critiquée pour vouloir faire des profits sur leur dos. Y entasser le plus de monde avec le minimum de confort semble être devenu la règle. L’absence de loisir, de vie sexuelle, la précarité sont dénoncées mais ce qui intéresse surtout Gilles Verbunt est l’organisation de la lutte. Le propos est plus « révolutionnaire » même s’il mentionne encore l’exigence de justice et de dignité. Plus que la SONACOTRA et le secrétariat d’Etat aux travailleurs immigrés, c’est bien le système économique qui est visé. La suppression de « l’immigration prolétaire » semble bien l’objectif à atteindre.

C’est en 1980 que l’on retrouve dans les colonnes de la revue Projet Gilles Verbunt. Il y intervient sur la loi d’Ornano, du nom du ministre de l’Environnement et du cadre de Vie, relayant la volonté des autorités publiques d’en finir avec les conflits avec les immigrés, enfermés désormais dans des catégories de population spécifique, qui ne fait pas que compliquer les choses mais permet surtout de mieux contrôler les migrants. La conclusion est sans appel : « Le projet de loi d’Ornano entre dans la panoplie des mesures législatives récentes qui tendent à isoler le migrant, à précariser sa situation et à retarder son intégration ; comme si on voulait accentuer la nature temporaire, passagères, du séjour et de l’emploi des immigrés en France » (p. 752). La perspective parait donc celle à l’époque d’un combat pour l’intégration et la dignité des personnes immigrées.

Ce combat pour les migrants, aux cotés d’autres acteurs et observateurs comme Catherine Wihtol de Wenden, est particulièrement manifeste dans le numéro de juillet-aout 1980. Tout en reconnaissant la valeur des prises de position des chrétiens Gilles Verbunt déplore que leurs appels à la solidarité soient si peu précis Il y voit qu’une conception du droit et une image de la France se trouvent régulièrement écornés par les lois sur l’immigration. Il plaide pour une connaissance approfondie des réalités vécues par les immigrés seule capable de déjouer les pièges de l’affectivité et du manque d’efficacité politique. C’est cette « autre France » – la France des invisibles, dirait-on aujourd’hui que ces articles entendent montrer, en déconstruisant aussi les discours officiels sur la question, alors que les média sont jugés ne pas s’intéresser à «  une analyse sérieuse et laborieuse de la place des immigrés dans notre société » (p. 821)

Au final, on peut dire que la constante de l’engagement concret et la vigueur de l’analyse ont permis à Gilles Verbunt de devenir l’un des meilleurs spécialistes de l’immigration. Lui-même d’origine néerlandaise, la question le touchait sans aucun doute de façon personnelle. Si le côté descriptif domine encore largement dans ces textes, parsemés ici et là de références philosophiques indirectes – on pense en particulier à Foucault – la nécessité de remonter jusqu’à un échelon plus théorique, qui le conduira de passer de la sociologie à la philosophie, est en fait déjà en germe. Il y aura lieu de l’honorer ultérieurement.

Jean-François Petit

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